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LE MEDOR du mois : Madame Martin Emma du Cayla-Martin est morte dans la solitude la plus complète. Elle était ma voisine.

LE MOT DE CHERIE : Dans une époque où règne-le chacun pour soi, où le temps file entre nos doigts, nous avons du mal à donner de l’attention à ceux qui vivent tout près de nous. Ces autres qui peuvent être nos voisins, et dont nous ne connaissons rien. Que se cache-t-il derrière ces vies, qu’on croise le temps d’un regard ? Ce texte touchant remet notre humanité au centre de notre quotidien nous fait réfléchir, et nous arrêter un instant. Vous et nous connaissons tous une Madame Martin.



Envie d'écouter l'histoire de Madame Martin? La Revue Sonore Le grain des choses vous la raconte. 

Les secours sont entrés par le balcon. Ils ont trouvé son corps dans la cuisine. La porte d’entrée de l’appartement était barricadée par des chaises. J’aperçois ses chevilles et ses pantoufles. « Vu l’état du corps, le décès remonte à une dizaine de jours au moins. » Emma du Cayla-Martin avait 96 ans. Elle était ma voisine du dessus depuis douze ans.

Je l’avoue : j’ai l’ai souvent évitée dans l’immeuble. Elle avait la manie de m’interpeller en m’agrippant le bras de ses doigts crochus pour me postillonner au visage des mots presque incompréhensibles au sujet de la reine Astrid ou des « Noirs » qui occupaient autrefois mon appartement… Une épaisse perruque de cheveux châtains ondulés – copiée de la coiffure de Fabiola – couvrait son mince visage strié de rides. Son dentier ne tenait plus en place, ce qui rendait son élocution périlleuse : entre deux phrases, ses gencives laissaient s’échapper des restes de mie de pain imbibée de salive… Son audition défaillante la poussait à s’époumoner pour me parler.

Sa voix puissante, Madame Martin l’employait à une étrange manie. Il m’a fallu du temps pour comprendre que tous ces « nondedjeu ! » qui traversaient les murs de mon appartement émanaient de chez elle. J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’un homme qui engueulait son chien ou sa femme… Jusqu’au jour où j’ai collé mon oreille à la porte de ma voisine. Eh oui, c’était bien elle, cette petite dame presque centenaire, qui produisait ces grossièretés à longueur de journée. Comment un être aussi âgé et frêle pouvait-il donc produire de tels sons ? Désinhibée par l’âge, se laissait-elle aller à l’envie d’évacuer les rancœurs et frustrations accumulées tout au long de sa vie ? En douze ans, je n’ai jamais vu Madame Martin raccompagner un visiteur dans le hall. Elle n’attendait plus que la mort. Un jour, elle me balance entre deux portes : « J’ai demandé au docteur de me faire une piqûre pour que je parte mais il a refusé. »

Je la voyais régulièrement trimballer ses sacs depuis l’Aldi situé de l’autre côté du boulevard. Elle avait presque les allures d’une sans-abri. Par temps de pluie, elle recouvrait sa perruque d’un fichu en plastique. Sa frêle silhouette escaladait une à une les marches menant à son appartement, au premier étage de notre immeuble schaerbeekois Art déco. Emma Martin ne prenait jamais l’ascenseur. Et que ses voisins ne s’avisent pas de l’aider à monter ses courses ! Ceux qui s’y risquaient recevaient un coup de coude en récompense. Du haut de ses 96 ans, elle avait sa fierté, Madame Martin.

Mais cet après-midi-là, la chaleur est trop forte. Sous le soleil d’été et son lourd manteau en feutre – couleur vert chasseur –, Emma Martin titube. Je la trouve assise dans le hall d’entrée, incapable de bouger. Cette fois, elle accepte mon bras pour grimper chez elle. Je lui demande si elle a de la famille, un médecin que je pourrais prévenir. Elle fait mine de ne pas comprendre. « J’ai un neveu qui veut prendre mes sous », me lance-t-elle. Je réalise soudain que, depuis que j’habite cet immeuble, l’appartement juste sous le sien, c’est la première fois que je m’intéresse à elle.

Au fil des semaines, se rendre au ma­gasin lui est de plus en plus pénible. Je trou­ve un jour un mot sous ma porte. D’une écriture stylisée malgré une main tremblante, presque majestueuse, elle m’adresse une liste de produits à acheter à l’Aldi : trois boîtes de riz au lait, deux boîtes de sardines, des galettes molles de la marque Valérie, six œufs et de la margarine enrichie aux oméga-3. Cette énumération se complète d’une feuille sur laquelle ma voisine a soigneusement collé l’étiquette de chaque produit… On dirait un exercice de maternelle : « Colle devant chaque mot l’emballage qui correspond. » Elle tient à ce que je ne me trompe pas. L’enveloppe contient encore un billet de 50 euros.

Le lendemain, je sonne chez elle pour lui donner ses provisions. Elle ne répond pas. Je laisse alors le sac noué sur le pas de sa porte… J’ai oublié de payer par comptes séparés et je n’ai pas de monnaie. Je lui rends donc ses 50 euros. Le lendemain, une lettre me remercie chaudement. Je trouve également la somme exacte correspondant au prix des courses, au centime près, conformément au ticket de caisse qui se trouvait dans le sac.

Quelques mois plus tard, en février 2017, je m’étonne de ne plus l’entendre jurer. J’attends quelques jours puis glisse un mot sous sa porte, demandant si tout va bien. Quarante-huit heures après, le papier n’a pas bougé. Les secours le ramasseront quelques heures plus tard.



CORPS MOMIFIÉS

Sans ces jurons qui se sont tus, son corps aurait pu rester là longtemps, jusqu’à ce que l’odeur de putréfaction finisse par atteindre la cage d’escalier.

 « J’emporte toujours un pot de baume Vicks avec moi. L’odeur de certains cadavres vous colle à la peau. » 
Axel Baerts, commissaire de police à la Zone Midi 

Axel Baerts, commissaire de police à la Zone Midi (Anderlecht, Forest, Saint-Gilles), est coutumier de ce genre d’intervention. «J’emporte toujours un pot de baume Vicks avec moi. L’odeur de certains cadavres vous colle à la peau. On découvre aussi parfois des corps après plusieurs mois, complètement desséchés, comme des momies.»

Le travail de la police est souvent entravé par la difficulté de trouver un médecin pour constater le décès. Mal payés et souvent avec des mois de retard, ceux-ci rechignent à se déplacer, parfois en pleine nuit. « Il nous arrive de payer le médecin avec l’argent que l’on trouve sur place, dans les tiroirs ou dans les livres. On demande bien sûr un reçu, c’est transparent. »

LES PLEUREUSES
Même si la mort semble naturelle, la découverte d’un corps entraîne automatiquement une enquête de police. « On arrive un jour chez un homme dont les proches n’avaient plus de nouvelles. Le gars est assis dans son fauteuil, la télé allumée, une grosse blessure sur la tête. Le médecin a déclaré qu’il s’agissait d’une mort suspecte. Dans ce type de cas, on observe aussi les lieux : est-ce qu’il y a des traces d’effraction, de violence, de bagarre ?, poursuit Axel Baerts. On regarde aussi si la victime était connue de nos services. Avait-elle porté plainte récemment envers quelqu’un qui la menaçait ? On effectue par ailleurs une enquête de voisinage pour savoir si quelqu’un aurait perçu des bruits suspects, par exemple. » Ces observations peuvent éviter que des crimes échappent à la justice pénale. D’après Jean-Pol Beauthier, de l’Unité de médecine légale de l’ULB, ce serait le cas pour 10 et 15 % des homicides. « Le respect des morts passe aussi, surtout, par le fait de tout faire pour comprendre ce qui s’est passé », ajoute le commissaire.

Au soir de la découverte du corps de Madame Martin, j’ai reçu la visite formelle de la police locale à qui j’ai raconté tout ce que je savais. Les agents ont contacté le notaire dont le nom figurait dans une pile de documents située à côté du lit de la défunte. C’est lui qui a organisé l’enterrement, au cimetière de Bruxelles. Emma Martin avait tout prévu. Avec un autre voisin, nous avons tenté de connaître la date de son inhumation mais n’avons pas reçu de réponse. Les employés des pompes funèbres et les fossoyeurs ont donc été les seuls à accompagner Madame Martin vers sa dernière demeure.

Avec le médecin et le notaire, l’officier d’état civil fait partie des premières personnes contactées par la police lorsqu’une personne isolée décède. « C’est lui qui radie une personne des registres de population. Il officialise ainsi la fin de l’histoire », précise Axel Baerts. Pour tenter d’humaniser ces fins de vie dans la solitude, la commune de Jette a instauré un service de bénévoles qui organisent pour ces morts des cérémonies d’hommage. « L’idée émane d’une expérience personnelle : je n’ai appris le décès de ma tante que dix jours plus tard…, explique Claire Vandevivere, échevine de l’état civil à Jette. Les communes contactent uniquement les conjoints ou les enfants du défunt. Elles n’ont que peu de pouvoir d’investigation. Or, le mari de ma tante est décédé et elle n’avait pas de descendance. » Ce service jettois, appelé « Les pleureuses », intervient une vingtaine de fois par an. Les cérémonies se déroulent en présence de quelques bénévoles et d’un représentant communal. « Chacun dit au revoir à la personne à sa manière, avec des textes et de la musique », poursuit Claire Vandevivere.

S’il n’y a pas assez d’argent dans la succession et qu’il n’y a plus de descendants (ou qu’ils sont insolvables), c’est la commune qui prend en charge les frais d’inhumation. La plupart des cimetières dispo­sent d’emplacements en terre commune gratuits, pour une durée de cinq ans.

D’après une étude de la Fondation Roi Baudouin, sur le territoire de la Ville de Bruxelles, entre 100 et 200 personnes décèdent dans l’indifférence, sans qu’aucun proche ne s’en soucie, que ce soit chez elles, à l’hôpital ou dans la rue. De grosses communes bruxelloises comme Schaerbeek, Ixelles, Forest ou Uccle comptent entre 30 et 50 cas par an. Les chiffres diminuent à mesure qu’on s’écarte des centres urbains.

UNE MÉCÈNE
Mais qui était Emma Martin ? Le notaire Borremans constitue l’une des dernières personnes à l’avoir côtoyée. « Madame Emma venait nous voir de temps à autre pour des conseils, explique-t-on à son étude. C’était quelqu’un d’intelligent et de cultivé. Elle écrivait des poèmes. Elle nous parlait de l’“Académie”. Je suppose que, vu son âge, la plupart de ses contacts étaient décédés. »

Ma voisine avait une vie publique. Deux prix culturels sont décernés en son nom. Le premier porte son patronyme complet : « Emma du Cayla-Martin ». Il s’agit d’un prix biennal d’un montant de 2 000 euros. Au moment de sa création, en 1991, il s’élevait à 2 500 euros (la somme a été revue à la baisse en 2009). Il est toujours géré par l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. Fondée en 1769 par l’impératrice Marie-Thérèse, cette institution a pour mission de promouvoir les travaux de recherche et d’encourager les entreprises scientifiques et artistiques. Le second est décerné par l’Association des écrivains belges de langue française. D’un montant annuel de 1 000 euros, il récompense successivement un recueil de poèmes, de contes ou de nouvelles, ou encore un roman. L’argent offert par Emma Martin aux deux institutions permet donc de dégager 2 000 euros par an depuis près de 25 ans…

« C’est curieux, mais oui, celle que je connaissais portait aussi une perruque. Elle assistait aux remises de prix. »
 Claire Anne Magnès (Association des écrivains belges de langue française) 

Béatrice Denuit a été responsable du prix de peinture. Elle se souvient d’Emma Martin : « Elle assistait aux remises de prix et à la réception qui suivait. Je me souviens de sa belle et grande écriture régulière. Elle était très exigeante. Je pense qu’elle avait été institutrice. » Contactée via l’Association des écrivains belges de langue française, Claire Anne Magnès, membre du conseil d’administration, est d’abord persuadée qu’il s’agit d’une autre personne. «Emma Martin ? J’ai connu une Emma Martin mais elle est décédée depuis longtemps. Il doit s’agir d’un homonyme. » Je lui décris ma voisine : une petite dame au teint pâle qui portait une perruque, assez méticuleuse. Mon interlocutrice hésite. « C’est curieux, mais oui, celle que je connaissais portait aussi une perruque. Elle assistait aux remises de prix. Je la vois déposer des boudoirs sur une assiette. Elle coupait chaque biscuit en deux. Je trouvais ça bizarre. »

Ma voisine était tellement discrète que certains la croyaient déjà morte. « C’est fou que personne ne se soit jamais inquiété de ce qu’elle était devenue, n’ait jamais proposé d’aller la chercher pour lui permettre d’as­sister aux remises de prix, et ce malgré les som­mes importantes qu’elle avait dû léguer aux deux institutions », s’émeut Claire Magnès.

En plus d’être passionnée de peinture et de littérature, ma voisine était également férue… d’agronomie. Dans son testament confié au notaire Borremans, « Madame Emma Maria Fréda Martin, née à Jodoigne le 15 mai 1920, célibataire, de nationalité belge, pensionnée, institue comme légataire universelle une fondation privée ayant pour but de soutenir, par l’attribution d’un prix annuel à une personne ou une organisation, tout projet ayant un rapport direct avec l’agronomie, au sens le plus large ». L’ensemble de son patrimoine, ses biens meubles et immeubles, ont été affectés à cette fondation dont les statuts ont été déposés au greffe du tribunal de commerce le 7 avril 2017. « Ce n’était pas très précis mais elle voulait faire quelque chose pour la planète », commente-t-on à l’étude du notaire Borremans. Emma du Cayla-Martin n’avait pas de descendance. Elle s’est dès lors acheté une place dans la postérité.

Ma voisine avait ainsi tout préparé pour le jour de son trépas. Tous les notaires n’ont pas la vie aussi facile lorsqu’il s’agit de « clôturer » celle d’une personne isolée. « J’ai un dossier qui traîne depuis 30 ans, explique Me Sylvain Bavier, notaire à La Louvière. Deux sœurs ne sont jamais parvenues à s’entendre et l’héritage est resté là. Parfois, nous devons même effectuer des démarches auprès du registre national, parfois avec l’aide d’un généalogiste ! » Quand il n’y a plus aucun descendant, les biens d’un mort vont à l’État. En 2016, les « successions en déshérence » ont rapporté au fisc belge 14 921 503 euros.

Un « vide-greniers » mandaté par le notaire Borremans est venu débarrasser l’appartement de ma voisine. Ses meubles, ses tapis, ses livres et ses bibelots ont été emportés en deux jours. Son appartement a été liquidé en vente publique. Il est parti en trois semaines. L’acheteur a fait une très bonne affaire.

Un seul objet a échappé à ce remue-ménage : un petit buste en plâtre que Madame Martin m’a légué. Il est à l’effigie de la reine égyptienne Néfertiti. Une autre dame à la vie bien mystérieuse.

Au sommaire du numéro 19 de MEDOR : 
  • La piscine oubliée au sous-sol du résidence palace : En plein cœur du quartier européen, au sous-sol du Résidence Palace, j’ai découvert l’existence d’une fascinante piscine inspirée de Pompéi. Officiellement en travaux et fermée au public depuis 2002, elle est aujourd’hui à l’abandon. 
  • Artistes à sec : Lors d’années électorales comme 2019, les petites asbl artistiques, qui ne bénéficient pas d’une convention de subsides sur plusieurs années, naviguent dans le brouillard plus encore que d’habitude.
  • Alzheimer. La mort a pour tous un regard : En immersion durant six mois dans un hospice bruxellois, le photographe Lionel Jusseret sonde notre rapport à l’intime et à l’isolement. Abordant la vieillesse sous le prisme d’Alzheimer, il interroge la représentation de cette maladie encore souvent considérée comme tabou.


Médor n’est pas un chien. C’est un magazine trimestriel belge et coopératif d’enquêtes et de récits.

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